Le chateau de 

LA ROCHECOURBON

 

Texte intégral de Marcel Delafosse  (Historien de LA ROCHELLE)
Photos d' Alain DELIQUET



Ce château  s'élève, commune de Saint-Porchaire, 
à environ un kilomètre au nord de l'agglomération et de la route Rochefort-Saintes,


Isolé dans une forêt justement renommée pour ses allées de chênes.





Notons cependant à proximité,



dans des grottes,
un habitat préhistorique où ont été faites des trouvailles d'un bon intérêt conservées au petit musée du château







(outillage, pierre à dessin et squelette peut-être aurignacien)




 aménagé dans la tour ci-dessous à droite:

Le chateau de LA ROCHECOURBON.

Le nom de la Rochecourbon est moderne, fixé au XVIIe siècle seulement. Un fief très voisin s'appelait Romette dont les premiers possesseurs connus à la fin du XIV e siècle sont les Frondebœuf. Une de leurs héritières porta Romette dans une très notable famille de Saintonge, les Latour de Geay et un partage de 1490 fit échoir Romette à Jean II de Latour qui construisit le château sur le fief contigu, la Roche, acheté par son père vers 1464. Ce dernier fief relevait des Rochechouart, à cause de Tonnay-Charente, tandis que Romette relevait du roi pour son château de Saintes. Le château élevé à la Roche porta le nom de Romette jusqu'au milieu du XVII e siècle, époque où il prit le nom de ses propriétaires, et la seigneurie de la Rochecourbon, groupant plusieurs fiefs, effaça l'ancien Romette.

En effet, après la mort de Jean II de Latour vers 1519 et une longue indivision, Romette fut racheté en totalité par Jeanne Gombaud, qui en avait hérité une partie. Veuve d'un terrible capitaine protestant, Guy Acarie dit le capitaine Romegoux, elle avait épousé en 1575 Jacques de Courbon, d'une famille féodale établie en Saintonge au XIV e siècle. Le château entre alors dans la famille Courbon, où il restera de 1583 à 1756, puis de 1785 à 1817.




Les Courbon forment plusieurs branches. La nôtre donna des officiers qui firent des carrières militaires médiocres ou simplement honorables, tandis que leurs cousins, les Courbon-Blénac, avec lesquels ils ne doivent pas être confondus, se couvraient de gloire sur mer, même si, comme on le répète à tort, l'un d'eux, Charles de Courbon-Blénac, n'eut pas sous ses ordres de chef d'escadre, ses six fils commandant chacun un vaisseau du roi.
Il ne sera pas inutile, pour l'étude archéologique, de noter quelques alliances des Courbon de la Rochecourbon : Charles épousa, en 1605, Jeanne Gabrielle, fille de François d'Agés et de Jeanne de la Chesnaie; il eut, par sa femme, la terre de Saint-Sauveur-en-Puisaye, qui fut érigée en marquisat au profit de son fils, Jean-Louis, et de là vient peut-être ce titre de marquis de la Rochecourbon que nous constatons par la suite sans bien le comprendre. Jean-Louis, marié en 1639 à Anne de Jalesnes, posséda la Rochecourbon de 1644 à 1693, y résida comme avait fait son père et l'embellit. Frondeur, il y reçut le prince de Condé en 1651. Son fils, Eutrope-Alexandre, épousait pourtant, quelques années plus tard, Françoise Colbert de Terron, fille de l'intendant de Rochefort et nièce du grand Colbert. Mais, en 1670, il tuait en duel le chevalier de Bouillon, qu'il jugeait trop bon ami de sa femme, dont il se séparait en 1673. Les enfants que lui donna sa seconde femme, Marie d'Angennes, moururent tôt, à l'exception d'Eustelle-Thérèse, à qui passa le château.




Malgré son prénom, qui, comme celui de son père, était bien saintongeais, Eustelle abandonna sa province, se mariant avec Louis-Charles de la Mothe-Houdancourt, qui finit maréchal de France. Le couple ne vint guère au château, qui fut vendu en 1756 pour 130.000 livres à M. de Macnemara. Il n'y a pas lieu d'insister sur ce propriétaire, pas plus que sur le suivant, son gendre, Charles de Turpin, comme lui officier de marine, et qui ne semble pas non plus avoir habité la Rochecourbon, en somme abandonné pendant presque tout le XVIII e siècle. L'ensemble de la seigneurie est alors affermé pour des sommes variant entre 4.500 et 6.600 livres.




Au contraire, elle reprit, pour quelques années, une nouvelle vie lorsqu'elle rentra, en 1785, dans la famille Courbon, par l'achat qu'en fit aux héritiers Turpin Sophie-Jacques de Courbon, de la branche des Blénac, issue aussi de Jacques, le premier Courbon propriétaire du château. D'abord officier de marine puis mestre de camp aux régiments de Dauphiné et d'Auvergne, le marquis de la Rochecourbon (lui aussi prenant ce titre) résidait au moment de la Révolution. Il n'émigra pas, connut le séquestre, mais non la confiscation et mourut dès 1794. Ses biens ne furent pas partagés avant 1805 et sa fille, la générale d'Hédouville, devint propriétaire.
On répète à son sujet des rumeurs légendaires, selon lesquelles son mari l'aurait tenue ici prisonnière à cause de sa conduite trop légère. Ce qui est plus sûr, c'est que le ménage, fort pressé par ses créanciers, dut vendre, en 1817, le domaine, qui resta au XIX e siècle en possession d'une famille Richard de Tonnay-Charente.

Une série d'événements imprévus redonne alors de l'intérêt à l'histoire du château. Pourtant la Rochecourbon semble avoir perdu alors sa raison d'être : la seigneurie n' est plus que domaine agricole, la grande bâtisse reste sans vie, le propriétaire, qui ne réside pas, en défend la visite et on peut prévoir le moment où les marchands de
bois mettront à bas la forêt qui fait le charme du site. Comme bien d'autres châteaux, en Saintonge et ailleurs, qui n'ont plus de fonction sociale, celui-ci va disparaître.

Mais les hasards de l'administration conduisent, vers 1865, à Saint-Porchaire, un fonctionnaire qui est le beau-frère de Julien Viaud, le futur Pierre Loti. L'adolescent, uni à sa sœur par une vive affection, passe chez elle des vacances heureuses, il sent vivement le charme du lieu et son imagination pare de prestige le château abandonné. Bien plus, une idylle rapide qu'il mène avec une jeune bohémienne trouve son achèvement dans le bois,



près des grottes, où il a la révélation d'un des visages de l'amour.
 C'est dire combien la Rochecourbon éveille dans l'esprit de Loti un nœud de souvenirs intimes et puissants. Aussi, lorsqu'en 1908 la menace grandit contre ce qu'il nomme « le château de la Belle au bois dormant », il jette en sa faveur un éloquent cri d'alarme. Loti jouit à ce moment d'une grande situation littéraire et mondaine, cela ne suffit pas pour faire naître le miracle et bien des années passent avant que n'apparaisse l'acheteur capable d'oublier les intérêts immédiats pour sauver le château. Loti pourtant n'échoua pas et avant sa mort sut que son appel n'avait pas été vain. De longs et patients efforts, beaucoup de soin, de goût et de prudence redonnent à la Rochecourbon la majesté et le charme d'autrefois.



Ainsi l'histoire du château explique son aspect d'aujourd'hui :





 la forteresse encore féodale des Latour a été transformée quand les Courbon y ont résidé et leXX e siècle a fidèlement remis en valeur ce mélange peu orthodoxe, mais réussi, de XV e et XVII e.



 Le château nous est révélé, au moins pour son plan général, par une peinture du XVII e siècle, signée Hackaert, antérieure aux démolitions et venant d'un logis voisin qui appartenait aussi aux Courbon. C'était un quadrilatère, dont les deux corps principaux, ouest et est, étaient réunis au sud par un troisième, comprenant l'entrée et probablement une chapelle ; nous ne savons rien du nord. Avant 1715, comme le montre un plan de Masse, on démolit le bâtiment est et, vers la fin du XVIII e, le bâtiment sud. Mais on sut alors garder grand air à l'entrée du château en laissant debout la porte fortifiée, puissant bâtiment rectangulaire du XV e siècle appelé le donjon, et en conservant aussi les fossés dominés par un pont fixe couronné d'une balustrade, de même que le mur qui joint la porte et le bâtiment ouest.
C'est à ce dernier que se réduit finalement le château, long rectangle dont la façade sur la cour a été profondément modifiée, mais qui, côté jardin, reste flanqué à chaque extrémité d'une tour ronde à poivrière, montrant encore les corbeaux qui supportaient l'appareil défensif. Au XVII e siècle, on joignit ces tours par une galerie ajoutée sur la façade, montant jusqu'au premier étage et soutenue par des arcs en anse de panier retombant sur des colonnes doriques. Le château reçut alors une riche décoration intérieure ; symétrique nient il s'embellit à l'extérieur de jardins à la française avec pavillons, porte d'entrée, balustrades et reliés par un noble perron à la terrasse précédant la façade.



Peut-on dater ces divers travaux? Pas de documents d'archives, mais nous sommes aidés par une inscription et des blasons. La pièce dite salle de bains, que je décrirai plus loin, porte, en bas, à gauche de la cheminée : « Finis coronat opus 1662. » Le plafond montré deux anges tenant des trompettes, dont les bannières sont aux armes suivantes (j'en dois la lecture à notre confrère M. Dabi) : « A dextre, d'azur à trois fermaux d'or l'ardillon en pal, qui est Courbon, parti mi coupé au 1 losange d'azur et d'argent, qui est Agés, et au 2 de gueules à 3 chaines d'or mouvantes du chef, posées en pal, soutenant trois coquilles de même, qui est du Chesnaie, à senestre d'argent à trois quint efe ailles de gueules, qui est Jalesnes, parti d'or a trois fasces entées de gueules, qui est Maillé. » Malgré quelques inexactitudes : l'ardillon est plutôt en barre qu'en pal, les quintefcuillcs devraient être percées d'or et les fasces entées ont été confondues avec un faseé enté, on attribue sans hésitation ces armes à Jean-Louis de Courbon, marquis de Saint-Sauveur en 1649, qui tenait cette terre de sa grand'mère maternelle du Chesnaie, et à sa femme Anne de Jalesne, fille d'Eléonore de Maillé-Brézé. Nous retrouvons aussi le losange des Agés avec le blason des Courbon en clé de voûte d'un des bâtiments de servitude et sur la porte d'entrée du parc. Il y aurait donc eu déjà une campagne de construction au temps de Charles, père de Jean-Louis, et, d'autre part, Eutrope-Alexandre continua, à la fin du siècle, l'aménagement des jardins. Ses armes, jointes à celles de sa femme Marie d'Angennes, un sautoir, se voient, en effet, sur les grilles. La toile d'Hackaert nous donne une image du château dans sa plus grande splendeur.




Rien dans les formes ne contredit ces dates. La porte du parc, dite parfois Renaissance, est bien contemporaine de la galerie de la façade ; les balustres du perron, les pavillons du parc indiquent le milieu du xvne siècle. Qu'on remarque également les deux Termes accotés à des pilastres ioniques : ils s'apparentent, par leur tête barbue, leur musculature puissante, aux cariatides que les imitateurs de Puget placèrent vers Í665 sous les balcons d'Aix.



Plusieurs pièces reçurent une décoration peinte, dont on voit les restes, arabesques et feuillages, sur les poutres et dans les embrasures, mais le principal effort porta sur une pièce au rez-de-chaussée de la tour sud appelée salle de bain. Ce nom traditionnel a sa justification grâce à une baignoire creusée dans une niche du mur. Il s'agit, certes, d'une baignoire, mais, comme l'a écrit Dangibeaud, les petits panneaux représentant des scènes de la vie du Christ, qui lambrissent la niche, sont probablement un remploi des démolitions de la chapelle à la fin du xvnie siècle et il n'est même pas possible d'assurer que la baignoire date du siècle précédent, bien qu'il ait existé des salles de bain à cette époque. Au contraire, je ne crois pas qu'on puisse suivre Dangibeaud émettant l'hypothèse que le général Hédouville fit aménager cette pièce tout entière avec des débris de l'ancien château.



 Il y a, dans l'ensemble, une réelle unité et, d'ailleurs, blasons et inscriptions concordent pour dire que mur et plafond sont contemporains. Il est bien improbable que médaillons du plafond et panneaux des murs se soient trouvés par hasard tous de dimensions convenables dans une pièce pour laquelle ils n'étaient pas faits. Les murs sont ainsi lambrissés de trois rangs de tableaux superposés, le rang supérieur étant encadré par une large bordure de bois sculpté. On a essayé de remédier à la monotonie en variant les sujets, le premier rang étant consacré à des scènes de la vie d'Hercule, le second à des paysages avec des architectures, le troisième à des divinités mythologiques. Cet arrangement géométrique a, pour cette date, un certain caractère archaïque que nous retrouvons dans les cariatides superposées de la cheminée de bois (le tableau, bien qu'ancien, est une addition moderne).



 Sur le plafond à damier se détachent un grand médaillon rond, au centre, où sont les armes décrites ci-dessus, et quatre médaillons ovales, aux angles, contenant sur châssis les figures des quatre vertus cardinales ; tous ont de larges bordures de bois sculpté qui font penser au plafond du Palais de Justice de Rennes. Les vides sont remplis d'autres peintures d'anges et d'amours.
Cette décoration, fort riche, mais d'une facture médiocre, fait de ce cabinet un ensemble unique en Saintonge. Il faudrait le comparer à ce qui reste du château voisin, Romegoux, aussi aux épaves diverses transportées au musée Mestreau, à Saintes ; il en résulterait quelques éclaircissements sur l'art décoratif dans cette province, dépourvu certes d'originalité, mais non d'intérêt.

BIBLIOGRAPHIE. — Ch. Dangibeaud, Le château de la Rochecourbon, dans Revue de Saintonge, XXIX (1909), p. 58-68. — H. Venant, Le château et les seigneurs de la Rochecourbon, la Rochelle, 1917. — G. Pesme, La Roche-Courbon, beau manoir de Saintonge, Bordeaux, 1935.

____________________Fin du texte de Marcel Delafosse_________________________




Le site officiel :

http://larochecourbon.fr/fr/chateau-charente-maritime

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